Cahier d’un retour au pays natal

Aimé Césaire

Note d’intention de la mise en scène

Sous forme du « Lawonn à Léwòz« 

Pourquoi le choix du Lewoz pour scénographier le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire par le Trio Madrépore ?

Césaire disait que sa poésie est souvent mieux et plus directement comprise par les personnes simples, sans culture universitaire, alors que les lettrés y ajoutent des subtilités qui auraient tendance à voiler la perception corporelle immédiate, rythmique, des mots choisis par le poète.
La musicalité du très grand joueur de Ka qu’était « Vélo » est si profonde qu’elle a transcendé les frontières de la Guadeloupe pour tendre à l’universalité de l’Humain. 

Tout grand artiste puise son inspiration dans ce que l’humain a de plus humain à savoir, dans le profond de son être charnel. Vélo était de ceux-là et Césaire a choisi le même chemin dans sa poésie qu’il qualifiait lui-même de « péléenne », volcanique, issue du magma de son moi profond, commun à tous les êtres et bien différent du moi civilisé.

L’universitaire Césaire et l’homme du peuple Vélo ont tous deux, à la même époque, eu une vision similaire sur le « destin » du peuple antillais qui leur semblait sans avenir, sans ressort, montrant bien, par cette réflexion, leur contamination profonde par ce même mal qu’ils dénonçaient.

Tous deux avaient un amour sincère et profond pour ce peuple et voulaient à toute force qu’il cultive sa dignité et revendique sa culture.

Pour nous, faire entendre la légère dissonance du Gwoka Modern exprime clairement les deux sentiments mêlés d’exaltation et d’angoisse qui sous-tendent, dans le Cahier de Césaire, la structure générale du poème, au même titre que le blues.

Le Gwoka, déclaré par l’UNESCO patrimoine Culturel Mondial de l’Humanité, représente à nos yeux la scénographie la plus intrinsèquement issue du peuple ultra marin.

La scénographie du spectacle doit permettre la réappropriation culturelle populaire de cette écriture césairienne. Il a « marronné » la langue française pour en faire son outil d’expression résiliente. A nous de trouver la forme qui « marronne » la cérémonie théâtrale elle-même. Une forme qui se nourrit de la tradition théâtrale occidentale en même temps qu’elle puise sa source d’inspiration dans la culture populaire créole. Le texte fera partie du rythme et de la vibration musicale du spectacle.

La mise en scène du Cahier d’un retour au pays natal qui découle naturellement de cette idée est de reproduire le principe du Lawonn a Léwòz au sein duquel sera répartit le public. Il s’agira d’un cercle constitué de panneaux translucides fais de toiles tendues (en tulle par exemple) sur lesquels pourront être projetés des iconographies et qui pourront aussi être rétroéclairés afin d’étendre l’espace au-delà du cercle.

Les comédiens, musiciens et danseurs jailliront du public pour le réintégrer si nécessaire.

En tout état de cause il s’agira de recréer, sans rien enlever à la qualité, la compréhension immédiate, sensible, rythmique, des mots de Césaire, la véritable puissance populaire de cette œuvre majeure qu’est le Cahier.

Christophe Montrose

Naissance de l’oeuvre :

Avant d’écrire Cahier d’un retour au pays natal, Césaire alors âgé de 22 ans, était en grande souffrance physique et morale, suicidaire au même titre que Senghor et Damas, ses compagnons de route de la Négritude. Il n’avait écrit jusqu’alors que des vers à la manière de Verlaine et de Baudelaire. Un jour, il déchira tous ses poèmes, y compris ceux qu’on l’encourageait à publier. Il va jusqu’à dire que ce n’est pas de la poésie, ou alors qu’il ne veut plus en faire ! Désormais, il va écrire dans les pas d’un Rimbaud, d’un Lautréamont et des surréalistes.

C’est ce déporté de l’esclavage qui va inventer la poésie du XXe siècle.

Face à une poésie de convenance, moralisante, divertissante, j’oppose une poésie reconnaissable «à sa charge de poudre» une poésie de « fièvres et de séismes », une « poésie maudite ». Une poésie de passion, paroxystique, péléenne. Je veux une poésie-action !

Et il se met à écrire « n’importe quoi ». C’est pourquoi il va appeler « Cahier » ce texte impossible à classer dans une catégorie à l’époque.
Puisqu’on me contraint au silence je vais parler. C’est de la résistance. J’utilise la langue disponible qui devient un outil de résistance. Il suffit de la voler.
Césaire a tout lu, tout retenu, tout capitalisé. Et c’est pourquoi il peut faire ce qu’il veut de la langue française, la maronner, renvoyer toutes les formes de poésie précédentes et bâtir la sienne.

Lecture par le trio Madrepore